16 Nov 2008

Asteroid – Septembre 2008

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Septembre 2008
Bulletin d’information du réseau
ASTER-International
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Numéro Spécial
“La crise alimentaire mondiale”
EDITORIAL
Depuis 2007, le phénomène de la crise financière et alimentaire mondiale sévit et s’amplifie jour après jour, jusqu’à devenir un réel sujet de préoccupation chez les consommateurs, mais aussi chez les dirigeants financiers et politiques. La première conséquence est la hausse des prix des denrées alimentaires, qui s’est répercutée sur celui des matières premières. Ainsi, tout le monde ou presque est touché avec plus ou moins d’intensité, aussi bien dans les pays du Sud où l’on dénonce la « vie chère » que dans ceux du Nord, où l’on s’intéresse au « pouvoir d’achat ».
En tant que réseau international, largement implanté sur le continent africain, le plus touché par cette crise, le CA d’ASTER a été interpellé par un de ses admistrateurs sénégalais et a proposé de réaliser un numéro spécial de son bulletin « asteroId ».
En tant que réseau international croisant l’approche de genre et de développement durable, nous avons mesuré toutes les retombées de cette crise dans la vie quotidienne des femmes.
Nous avons délibérément pris le parti de nous intéresser aux pays où  le réseau est présent par ses membres et partenaires, car il était impossible d’être exhaustif. L’ambition de ce bulletin est de permettre des regards croisés et d’essayer de donner quelques réponses aux questions que chacun-es se posent sur cette situation alarmante. Deux de nos membres ont souhaité témoigner de la situation dans leur pays respectifs. Vous trouverez leurs articles en annexe. Bonne lecture à tous et à toutes!
Solidairement,
Marie-Lise Semblat, présidente d’ASTER-International


Etat des lieux général
Avec la flambée des prix du pétrole, des matières premières et des produits agricoles, le système financier mondial est entré dans une phase de grandes turbulences! La liquidité (émission monétaire) a augmenté de près de 20% en un an et les banques affichent des pertes bien supérieures à toutes les prévisions.
Depuis avril 2008, ce que les médias ont appelés les « émeutes de la faim » éclatent un peu partout dans le monde. (Dans plus de 40 pays du Sud) Des centaines de milliers de personnes subissent de plein fouet la hausse des prix des denrées alimentaires de base. Le prix du riz, du blé ou de l’huile a doublé, voire triplé. Se nourrir est devenu pour grand nombre des habitants de la planète un combat quotidien.
Josette Sheeran, directrice du Programme alimentaire mondial (PAM) parle dans un article du journal Le Monde daté du 23 juillet 2008 de « tsunami agricole », expliquant que cette « crise alimentaire globale » ignore les frontières.
Au Nord, ceux qui gagnent le moins trouvent leur repas dans les poubelles des marchés et des hyper, tandis qu’au Sud, le système « D » informel déjà très fort connaît une véritable explosion. Cette crise mondiale a un impact considérable sur le nombre de personnes souffrant de malnutrition, et notamment sur les femmes et les enfants, premières victimes du manque à gagner. En effet, le phénomène de la hausse des prix s’accompagne souvent de phénomènes déjà existants, aussi bien au Sud qu’au Nord, même si les pays du Sud sont les premiers touchés et de manière plus importante. Ainsi, la pauvreté qui sévissait déjà chez les classes populaires et qui se « féminisait », sous les effets de cette crise mondiale, est en train de s’exacerber et touche désormais les classes moyennes. Concrètement, cette « baisse du pouvoir d’achat » se traduit par un manque de nourriture, l’absence de recours aux services de santé, la déstructuration des liens sociaux etc. En France, le président de la Croix-Rouge, Jean-François Mattei, a sonné l’alerte, estimant que les associations d’aide aux plus démunis ne pourront pas répondre à la demande. De plus en plus de salariés, notamment les jeunes avec de petits contrats, ont recours à l’aide alimentaire. Les associations caritatives quant à elles s’inquiètent pour leur avenir. Elles font face à des difficultés financières et d’approvisionnement liées au contexte de crise. Les donneurs, eux aussi confrontés à la hausse des prix, sont devenus moins généreux. Dans les villes, c’est la ruée chaque soir autour des poubelles des grands magasins, ou sur les marchés, à l’heure de la « remballe » pour trier les restes plus ou moins comestibles.
Dans beaucoup de pays du Sud, le manque d’hygiène et d’assainissement, la mauvaise qualité de l’eau sont autant de facteurs supplémentaires qui entrainent des maladies et créent des conditions de vulnérabilité pour les familles. Dans ce contexte, les femmes qui sont les principales pourvoyeuses des besoins et gestionnaires des foyers, sont celles qui subissent de plein fouet les effets et les restrictions; Dans les pays du Sud, elles n’accèdent que difficilement aux systèmes de crédits classiques ou même à la terre, aux services et à l’information qui restent bien souvent l’apanage des hommes. Ici ou là, en fonction du contexte politique et social local, les habitants crient famine, la mortalité maternelle et infantile progresse, des conflits éclatent.
Afin de faire face à cette crise, les Nations Unies ont organisé un sommet de la FAO à Rome du 2 au 5 juin 2008 rassemblant les dirigeants mondiaux. Plusieurs causes structurelles et conjoncturelles ont été avancées, parmi lesquelles la destruction des terres arables, les phénomènes climatiques, l’augmentation des prix du pétrole, les biocarburants…Les puissances occidentales ont décidé d’augmenter l’aide alimentaire d’urgence et préconisent un certain nombre de « remèdes », mais il semblerait qu’ils aient été incapable d’adopter une politique globale en mesure de mettre fin à la crise. Le communiqué final n’évoque que huit milliards de dollars de promesses, sans en préciser l’utilisation. Les biocarburants n’ont pas été interdits, la politique de libre-échange a été réaffirmée, un groupe spécial a été mis sur pied à l’ONU mais il ne garantit pas une représentation adéquate des pays les plus frappés. C’est pourquoi un nombre grandissant de pays prennent des mesures en vue d’accroître leur production de nourriture, imposant la « préférence » par des restrictions à l’exportation et investissant dans certains secteurs, allant à l’encontre des mesures dictées par l’OMC ou le FMI.
Nelly Bandara, experte européenne en développement régional et local et membre d’ASTER nous parle des effets de la hausse des prix:
« Il est évident que les conséquences de cette hausse des produits alimentaires de base a été catastrophique à la fois pour les pays les plus pauvres, mais aussi pour les populations les plus démunies dans les pays développés.
On peut aller plus loin et dire qu’elle a retracé de nouvelles lignes ou de nouvelles démarcations entre les catégories sociales. En rabaissant le niveau de vie, elle a déclassé une partie de la classe moyenne, constituée surtout de salariés et de petits indépendants. Elle a également enfoncé dans la misère une partie de ceux qui vivent dans une grande précarité, chômeurs ou population marginalisée. Si cette situation n’a pas encore conduit à de mouvements sociaux importants en Europe, par contre elle a engendré des manifestations violentes et des émeutes dans certains pays pauvres d’Afrique et d’Asie. »
EN EUROPE
Etats des lieux:
Le signe avant-coureur est venu d’Outre-Rhin quand les allemands ont découvert que le prix de la simple plaque de beurre allait doubler. Depuis, les pouvoirs publics ont eu beau tenter de désamorcer la polémique, les faits sont avéré: les prix des produirs laitiers, comme ceux dérivés du blé ont explosés. Toute l’Europe est confrontée au même phénomène: tous les produits de grande consommation, comme le lait, les laitages, la farine, le pain, les pâtes etc. sont concernés par une hausse spectaculaire des prix. Les plus gourmands sont les fabricants de pâtes qui estiment qu’une hausse de 15 à 20% est nécessaire pour combler le manque a gagner. Le phénomène fait des vagues en Italie, où les pâtes constituent la base des repas. Premiers touchés, ces produits de base ne sont pas les seuls à prendre un coup, puisque à terme, ce sont les volailles et toute la filière bovine qui sont aussi concernés. Cette cascade de hausses se solde par une facture bien plus “salée” pour les consommateurs européens, qui perdent en pouvoir d’achat. Pour les ménages les plus modestes, cette envolée a des conséquences directes sur leur mode de vie: ils dépensent moins en loisirs et en sorties, restriction budgétaire oblige. La consommation de fruits et de légumes elle aussi est en baisse. Travailler plus pour vivre mieux devient impératif pour beaucoup, qui se voient obligé d’effectuer des heures suplémentaires voire de cumuler plusieurs emplois pour s’en sortir. Car de toute évidence, il n’y a pas que le prix des denrées alimentaires qui progresse, tandis que les salaires stagnent. De nombreuses dépenses obligatoires pèsent sur le budget des Européens. En France, par exemple, se loger devient un véritable casse-tête pour les classes moyennes. Avec des loyers qui progressent plus vite que l’inflation (+ 4,1%), des taux d’intérêts pour les crédits d’achat immobilier qui explosent, les coûts de construction innaccéssibles pour la majorité, compte-tenu de la hausse des matières premières (aluminium, bois de charpente, ciment…), sans compter les factures d’électricité (qui ont pris + 2%), l’allongement des listes d’attente pour les logement sociaux.
La garde et la scolarisation des enfants, ainsi que les soins de santé sont aussi un poids pour les ménages, qui pour beaucoup renoncent aux options proposées par les mutuelles et les assurances.
Quelles mesures prises par l’Union européenne ?
Par Nelly Bandara
« Face à cette situation, outre les analyses faites et le suivi des prix, l’Union Européenne a pris des dispositions pour éviter une réaction en chaîne, qui pourrait s’avérer de plus en plus négative pour l’économie de cette zone, dont la croissance cette année, ne dépassera que légèrement les 1% :
*Assurer une plus grande sécurité alimentaire : surveillance et reconstitution des stocks de produits agricoles de base, en particulier des céréales ;
*S’orienter de nouveau vers une plus grande productivité de l’agriculture, alors que cette orientation avait été marginalisée à l’époque des excédents alimentaires
*Un plus grand appui des différents Etats membres aux catégories de population les plus démunies. La Commission européenne a repris son programme de distribution de lait dans les écoles primaires et veut étendre ce programme au secondaire
*Un montant d’un milliard d’euros a été débloqué pour aider les pays les plus pauvres à assurer l’achat des produits de base pour leur population. Il est prévu que ce montant puisse augmenter si un plus grand besoin se fait sentir.
Il est évident que dans ces conditions et même avec une amélioration de la situation l’Union européenne est conduite à réviser ses politiques, en premier lieu sa politique agricole, vers une moins grande libéralisation.
Même si elle ne l’affirme pas dans les principes, elle est en train de l’appliquer dans les faits. Elle est également conduite à revoir ses orientations vers la production de biocarburants, insistant sur « une production de biocarburants plus durables ».
Surtout, l’UE et ses membres ont de plus en plus conscience que s’ils veulent éviter une explosion sociale, ils doivent aller vers des politiques sociales plus effectives et prendre des mesures urgentes à l’égard des catégories les plus démunies, surtout dans le sens de la création d’emplois, d’une formation adéquate des jeunes et d’un appui plus effectif, mais qui ne soit pas comme on le voit maintenant surtout basé sur une politique de subsides. Peut-être que dans ces conditions on construira une Europe, où plus de citoyens pourront se reconnaître ! »
EN AFRIQUE
Etat des lieux:
Le continent africain est sans doute le plus touché par la crise. La Corne de l’Afrique notamment est au bord de la catastrophe humaine, avec plus de 14 millions de personnes touchées par la famine. Des raisons structurelles spécifiques aux économies africaines, qui déjà ne se portaient pas bien, viennent se greffer aux causes conjoncturelles. En effet, les Plans d’ajustement structurels imposés aux pays africains dans les années 80 avaient déjà eu des conséquences économiques et sociales graves. Pour les pays de la zone F CFA, la dévaluation de 1994 était encore venue aggraver la situation. La hausse de la population urbaine et certains facteurs climatiques, comme la sécheresse, ont aussi eu pour conséquences des besoins nouveaux, et la baisse de la productivité. A cela s’ajoute l’absence de maîtrise de l’eau, la difficulté d’accès aux semences et aux engrais, le manque d’infrastructures de stockage et de transport. Cette situation s’est accompagnée d’une baisse de l’aide et des investissements dans le secteur agricole. Autant de freins à son développement et à sa modernisation.
Le 23 avril s’est tenu à Abidjan, capitale de la Côte-d’Ivoire, une réunion entre les huit ministres des finances del’Union économique et monétaire ouest-africaine. Ces derniers ont décidé de réunir une somme de 100 milliards de Francs CFA afin de développer une politique agricole commune.

BURKINA FASO
Au Burkina Faso, le mouvement contre « la vie chère » a été l’un des plus fort sur le continent africain. En février et mars 2008, de lourdes condamnations (peines d’emprisonnement ferme) ont été décidées par le Tribunal de grande instance de Ouagadougou contre des manifestants. Malgré cela, le mouvement n’a pas cessé et une coalition nationale contre la vie chère s’est formée. Elle s’est donnée pour objectif de lutter contre « la vie chère », mais aussi contre la corruption, la fraude ou encore l’impunité. Ce mouvement de lutte regroupe les syndicats et autres associations, réseaux et mouvements de la société civile, tous unis devant l’ampleur du désastre.
Le 14 mai, une marche a mobilisé des milliers de manifestant-es, couverts et ustensiles de cuisine à la main, qui pendant 2 heures, ont parcouru environ 6 kms avant de se retrouver à la Bourse du Travail pour un meeting. Les marcheur -ses tenaient des sacs de riz vides, des boîtes de tomate vides, des louches, des spatules, des marmites, autant de symboles représentant la pénurie et la famine. L’inspection générale des Affaires économiques a procédé à certains contrôles: la qualité de l’essence, le poids du pain etc. mais les prix n’ont pas baissé. Les burkinabés sont inquiets de la venue de la saison des pluies, période déjà redoutée avec son lot de difficultés inévitables: épuisement des réserves familiales, difficultés d’accès à certaines zones etc.
Une cuisinière de rue au Burkina Faso, bénéficiaire du programme d’appui du secteur alimentaire d’ASMADE, membre d’ASTER. Photographie prise par Marie-Lise Semblat, avril 2008.
SENEGAL
Mars 2008, de violentes émeutes de la faim ont également éclaté au Sénégal: les femmes, les jeunes, tout le monde défile tour à tour pour protester contre “la vie chère” mais aussi le report des élections locales. Le 25 avril, le président Abdoulaye Wade lance “la grande offensive pour la nourriture et l’abondance”. Il s’agit notamment d’un “plan d’irrigation” visant 240 000 hectares de terres pour produire du riz dans la vallée du fleuve Sénégal. L’Inde devrait fournir au Sénégal 600 000 tonnes de riz nécessaires pour sa consommation annuelle pendant 6 ans. Pour Abdoulaye Wade, il s’agit de permettre au pays de faire sa “révolution agricole” pour “être totalement indépendant” et arriver à réduire le prix du riz en développant sa culture. En effet, actuellement, le Sénégal ne produit qu’à peine 20% de ses besoins et se voit dans l’obligation d’importer du riz d’Asie, vendu moins cher.
Le 1er mai, quelque 10 000 personnes réunies à l”appel de la Confédération nationale des travailleurs du Sénégal (CNTS) ont défilé dans les rues de   Dakar en scandant “président, nous sommes fatigué-es, trop c’est trop”! En réponse, le gouvernement a accordé 7 millions d’euros de subventions au monde rural et a augmenté les salaires des fonctionnaires.
Photographie de Jocelyne Gendrin-Guinebault, Casamance, 2008
Voir l’article du Groupe d’Etude et de recherche sur le développement (GERAD), membre d’ASTER-International, en annexe.
REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO
A Kinshasa, capitale de la RDC, la grogne sociale est également au rendez-vous. Des grèves paralysent plusieurs pans du secteur public, en particulier l’enseignement et la santé. La RDC a l’un des pouvoir d’achat les plus faibles du monde, alors que ce pays regorge de ressources minières. Le SMIC est fixé à 1 dollar par jour, mais n’est pas toujours respecté! Le travail informel est devenu depuis plus de 15 ans l’unique moyen de survie des Congolais. C’est dans cette situation précaire que les Congolais affrontent toutes sortes de pénuries. L’augmentation du coût du pétrole n’épargne pas la RDC et pèse douloureusement sur la population.
Ces derniers temps, les ménages ne tiennent plus le coup: tous les produits alimentaires ont augmenté de 80 à 150 %.
Voir le témoignage de SAMWAKI asbl, membre d’ASTER-International, en annexe.
EN AMERIQUE LATINE et CARAIBES
Etat des lieux:
Les différents pays qui composent l’Amérique Latine et les Caraïbes sont tous, à divers degrés, touchés par la crise alimentaire. On retient surtout la situation désastreuse en Haïti, pays qui présente un des taux de malnutrition les plus élevés au monde. Des paysans affamés en sont à manger des galettes de boue salées et séchées au soleil.
Début mai, le président nicaraguayen a organisé une conférence sur le thème « Alimentation sur la vie » réunissant plusieurs chefs d’états de la région.
Lors de ce sommet, le vice-président du Conseil d’Etat nicaraguayen a débuté son exposé par des chiffres bouleversants: « En 2005, notre gouvernement payait 250 dollars pour une tonne de riz importé, aujourd’hui, ce chiffre a été multiplié par 4, soit 1050 dollars » s’est-il exclamé. Pour lui, la principale cause de la crise alimentaire actuelle, est la structure de l’économie imprégnée de néo-libéralisme. Les organisations internationales ont en effet contraint les pays d’Amérique Latine d’importer massivement des denrées alimentaires, notamment le blé et ses dérivés, issues des Etats-Unis et de l’Europe, ne leur donnant pas la possibilité de développer leurs cultures locales. Aujourd’hui, la base de l’alimentation des populations latino-américaines se compose de plus en plus de blé, céréale dont sont obligés de se priver les populations qui font face à la hausse des prix.
Pourtant, la région contient un fort potentiel de terres à mettre en culture, notamment au Brésil, hors région amazonienne et prairies. Cependant la logistique reste un frein car il y a encore peu d’infrastructures routières permettant de relier ces zones agricoles aux ports et aux zones de consommation.
La délégation cubaine a lancé un appel aux autres Etats pour qu’ils œuvrent collectivement en faveur d’un changement structurel profond de l’ordre économique et de la politique internationale.
ARGENTINE
Au milieu de ce marasme général, la situation de l’Argentine est un peu particulière. Les dirigeants usent de tous les moyens pour limiter les effets de la crise globale, forts de leur richesse agricole, leur célèbre « pampa ». Le pays est l’un des principaux producteurs d’aliments dans le monde. Il aurait, selon sa nouvelle présidente, Cristina Kirchner, la capacité de nourrir 500 millions de personnes. Mais depuis des mois, les exportations de blé, comme celles de la viande bovine sont bloquées. Le but: augmenter l’offre intérieure afin de limiter la hausse des prix du pain, des pâtes ou de la viande. Profitant de l’énorme boom agricole dans le monde, le gouvernement argentin a décidé d’augmenter la taxe qui grève chaque tonne de soja, principale richesse agricole du pays, à destination des marchés internationaux. Cette augmentation a provoqué la colère des agriculteurs qui s’estiment victimes d’une véritable politique d’extorsion. Ces derniers se sont mis en grève pour protester contre les interventions constantes du gouvernement, soucieux d’éviter l’emballement des prix au niveau intérieur, mais qui selon les agriculteurs ne sont pas sans conséquences. Par exemple, des vaches laitières sont transformées en « hamburgers », par souci de rentabilité. Mais au delà, le conflit porte avant tout sur le partage de cette rente. Car en effet, dans ce contexte de crise alimentaire, l’économie argentine a retrouvé sa prospérité. Et c’est le « campo », le monde agricole argentin qui assure au gouvernement une rente annuelle de plusieurs centaines de millions de dollars, indispensable pour lui permettre de boucler son budget et financer sa politique d’aide sociale. Pourtant, toutes ces mesures n’empêchent pas l’inflation qui atteint un taux record de 25% annuel, selon la plupart des experts, loin des 9% officiels.
Eléments d’analyse
1- Les causes structurelles
Les terres arables sont en réduction constante sous l’effet de plusieurs phénomènes: l’urbanisation, le processus de désertification, la déforestation, l’abus d’engrais etc. La politique actuelle qui cherche à améliorer sans cesse le rendement a un impact direct sur la destruction des terres et la modification de la qualité des réseaux hydrauliques.
Divers phénomènes climatiques expliquent la faiblesse des récoltes dans de nombreuses parties du monde. Des sécheresses, des inondations ou encore des hivers particulièrement rudes ont souvent mis à mal l’agriculture locale. De même, le réchauffement climatique observé par les scientifiques a un impact sur les dates de récoltes mais aussi sur le rendement dans certaines zones.
Depuis 2003, le prix du pétrole a pratiquement quadruplé, augmentant considérablement le coût des fertilisants. Il semblerait que la demande ait explosé, conséquence d’un changement de régime alimentaire et de la hausse générale de la population mondiale. En effet, les classes moyennes des pays riches ou émergents se nourrissent de plus en plus de viande, de produits laitiers, de sel, d’huile et de sucre raffiné et peu de céréales, de légumes et de fruits- détournant les zones cultivées au profit de l’élevage, plus lucratif.
2- Les causes conjoncturelles
Ces dernières années, les stocks agricoles ont eu tendance à diminuer, les pays préférant avoir recours à l’importation. Le Programme alimentaire mondial évoque des stocks ayant atteint leur niveau le plus bas depuis 30 ans. De ce fait, lorsque des pays exportateurs comme l’Egypte ont décidé de stopper leurs exportations, cela a eu un effet sur le mouvement de hausse des prix.
Les Etats-Unis et l’Union Européenne dépensent de lourdes sommes chaque année pour soutenir leurs agriculteurs, concurrencés par les paysans du Sud. Les marchés américains et européens se protègent également des importations agricoles et alimentaires en imposant des droits de douane et des taxes aux produits étrangers. Deux pratiques actuellement mises en cause par les pays du Sud et par l’ONU qui les accusent de contribuer à la crise alimentaire mondiale.
Enfin, et surtout, l’utilisation des matières premières comme biocarburant a entrainé une diminution de l’offre de nourriture disponible pour la consommation. Cette réduction de l’offre a produit un surenchérissement des prix des matières premières. Un rapport de la Banque mondiale, rendu public dans the Guardian le 4 juillet, accuse la course aux agro-carburants d’être responsable à 75% de la hausse vertigineuse des prix alimentaires. Dans ce rapport, il est dit que la production de biocarburants a désorganisé le marché des produits alimentaires de trois façons majeures: d’abord en consommant des céréales comme carburant plutôt que comme nourriture, deuxièmement, en encourageant les agriculteurs à consacrer des terres à la production de biocarburants et enfin, en attirant la spéculation sur les céréales, faisant monter encore davantage les prix.
3- Les conséquences sociales en terme de genre
Les récentes études de la FAO confirment, s’il le fallait, que bien que les femmes produisent 60 à 80% des aliments dans les pays en voie de développement, et sont responsables de la moitié de la production alimentaire mondiale, elles ont moins facilement accès aux ressources, tels que la terre et le crédit, aux services et aux intrants qui renforcent la productivité. Ainsi, les femmes possèderaient moins de 2% des terres, alors que le pourcentage de ménages dirigés par des femmes s’accroît. Seul 10% des crédits sont octroyés aux femmes, principalement du fait que les législations nationales de beaucoup de pays et les lois coutumières ne leur permettent pas de partager des droits de propriété foncière avec leurs maris ou parce que les femmes chefs de famille ne peuvent fournir les garanties exigées par les institutions de crédit.
L’accès des femmes aux intrants techniques tels que les semences améliorées, les engrais et les pesticides est limité car elles sont rarement membres des coopératives qui distribuent ce genre d’intrants subventionnés. Qui plus est, elles manquent souvent de moyens financiers nécessaires pour s’en procurer.
De même, l’accès aux services d’information, de vulgarisation et d’éducation est également difficile pour les femmes rurales. Elles n’ont guère accès aux avantages de la recherche et de l’innovation, qui concernent en général les cultures de rente et non les cultures vivrières, dont s’occupent les femmes. Toujours selon la FAO, les agricultrices ne recevraient que 5% de l’ensemble des services de vulgarisation agricole fournis dans le monde.
Ces phénomènes loin d’être inédits existent depuis des décennies, mais les choix économiques réalisés ces derniers temps et les conséquences de la crise alimentaire mondiale que nous venons de décrire aggrave encore la situation. Par exemple, l’utilisation de terres pour la production de biocarburants a encore entrainé la marginalisation des femmes et de leurs cultures vivrières. L’appauvrissement général et la dégradation des ressources naturelles impose une charge supplémentaire aux femmes agricultrices, se répercutant sur leur travail et leur santé. De même, la substitution des cultures locales par des monocultures énergétiques menace la biodiversité et les compétences traditionnelles des femmes en matière de gestion, sélection et stockage des cultures locales.
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